Assisse à la terrasse d'un café, je m'abstrais mentalement quelques instants de cette foule passante, bruyante, de ces badauds pressés. Par quoi d'ailleurs le savent-ils au fond d'eux-mêmes ? Semblables à des insectes, à des cloportes, ils vaquent à leurs occupations, ils se faufilent, se bousculent, se heurtent quelquefois, dans un tumulte assourdissant voire incessant. Le temps de l'horloge, en véritable chef d'orchestre impose son rythme, sa mesure ou plutôt sa démesure. Ces attitudes humaines sont toutes structurées, calibrées, empêchées de toutes initiatives singulières : jouissance d'une main mise sur des comportements soumis.

           L'espace est segmenté, lui aussi, partagé, « réparti » selon l'usage, géométrisation parfaite et performante d'un monde devenu faux, artificiel, sectionné en petits lieux utilitaires. C'est un horizon sinistre d'une cage de verre bullé que je perçois, grossissement en trompe l'œil d'une inanité croissante. J'évolue dans ce monde qui n'est pas le mien, aseptisé de surcroit, fondé sur un système de renvois infinis, qui me dicte ma conduite, ma posture ou pour parler vrai : mon imposture.

            Malaise dans la civilisation ou l'avenir d'une illusion, ces deux champs sont liés. Comment puis-je m'en sortir, comment puis-je résister à ce champ gravitationnel intense : trou noir de mes nuits blanches ?

             Je voudrais tant retrouver la fraicheur de mon enfance, sentir le parfum des iris, l'agitation du feuillage des noisetiers et des chênes qui parcourait ces collines, d'un souffle doux, pur, chaud et léger .En fermant mes yeux, ma petite main se referme sur celle d'un être ami et parent, un « homme vrai »sans faux fuyants, sans faux semblants, sans trahison possible : aimable absolument, aimable en vérité. Je me souviens de ces élans, de ces courses effrénées dans les près que mes petits pas de brindille foulés joyeusement. C'est alors que j'habitais cet espace et qui hantait à son tour mon esprit.

           Le paysage s'harmonisait, se reflétait, et se pensait en moi. J'éprouvais vivement cette co-appartenance originelle du perçu senti et sentant. Intimité secrète vécue au cœur de la fine membrane d'une temporalité originaire. C'est au cœur du monde que je pénétrais, dans sa chair, dans ses pores, émue et soulevée par ses étonnantes fragrances.

          Je faisais au fond, seule l'expérience muette des choses, celle d'une maison natale, hors des murs, hors abri, une maison  où à l'instar du  poète « je vais seule et qu'habite le vent »