Si je devais représenter mon corps, quels seraient les mots, les gestes ou le graphisme que je pourrais employer pour en donner une esquisse. L’exercice est redoutable. Il est « mien » et pourtant je ne le vois pas. Un corps d’adolescente me disent les uns, inclassable répondent les autres.

Pour autant, n’est-ce pas mon propre cœur que je sens battre dans cette étrange enveloppe ? Je l’habite de « l’intérieur », je suis la seule à le sentir, à pouvoir lui parler comme à un ami, un doux compagnon et pour lui dire, quelquefois à l’instar du poète : « Sois sage ô ma douleur et tiens toi plus tranquille ».

Le miroir m’offre une image, un reflet. Je voudrais tant pouvoir l’approcher, le tenir ou le re-tenir dans mes mains, le pétrir, le tordre pour explorer ses formes, son élasticité, sa densité, expérimenter la puissance de ses petits grains d’atomes de vie. Mais non, c’est impossible. Ce reflet est mon autre, inversé qui plus est, une facette, ou un simili d’apparence matérialisé par quelques sels d’argent déposés sur la surface froide.Sa matérialité m'échappe.

D’un coup, à travers la fenêtre, un rai de soleil dépose sa lumière : une onde corpusculaire somme toute éblouissante sur cette matière lisse et glacée. L’image saturée, écartèle, explose les lignes de mon corps, et trouble son expression que je croyais mienne. Désolation.

Je n’ai pas mal, je suis simplement surprise, devenue«  étrangère » à moi-même, éblouie par cette lumière aux mille éclats de feu.. Momentanément aveugle, mes yeux se protègent, et se ferment promptement. D’un coup, sous mes paupières une silhouette se dessine, évanescente, fine, fantomatique. Peut-être suis-je, à cet instant devenue l’ombre de moi-même. Pourtant cette empreinte, cette forme résiduelle, cette trace éphémère qui habite sous mes paupières me ressemble je le crois, oui à ceci près, elle a juste l’épaisseur de mon existence filée et filante, signe probablement de l’insoutenable légèreté de mon être.