« A part » des autres, le génie est en reste de lui-même parce qu’il se tient en excès. Absence possible d’adéquation de soi avec soi, son être se tient toujours d’ores et déjà en devancement de lui-même. Probablement a-t-il le sentiment d’être emporté, happé par un rythme infernal, peut-être celui de l’extra-ordinaire raison enfantine, indomptable, immédiate, par une sorte «d’intuition de génie » : « lorgnette merveilleuse qui lui donnerait un accès direct à l’être » et battrait en brèche toute forme quelconque d’arraisonnement, de soumission à l’entendement.

Le génie apparaît comme un fou, un illuminé, un marginal, un être « à part » avec lequel il est impossible de pouvoir rivaliser pour le commun. Cette différence d’acuité, d’aperception des choses qui le caractérisent peuvent lui valoir bien des déboires, car si d’aucuns peuvent l’admirer ils peuvent aussi l’envier, le jalouser et au final l’aimer ou le haïr. Idolâtrer, le génie s’impose tyranniquement comme perfection actuelle ou du moment. Souvenons-nous du film de Miloš Forman : « Amadeus », le personnage de Salieri, musicien réputé et compositeur officiel de la Cour est à ce sujet remarquable, il tentera d’évincer Mozart : ce surdoué arrogant dont il admire le profond génie. Nous assistons à un étonnant face à face entre le surdoué et le petit talentueux. Mozart semble communier avec le divin, lui qui côtoie la perfection absolue et l’on aime à se rappeler sa célèbre petite  phrase « trop de notes… »

En apparence donc, le génie n’est pas un besogneux, la partition musicale que compose Mozart se rêve, résonne, tourbillonne dans sa tête et s’écrit d’un seul jet comme du velours sur du vélin. Pour autant, cette création qui n’attend pas et ne peut pas attendre presse et oppresse l’être humain car l’urgence impose son rythme. En ce sens, le génie est malin lorsqu’il n’est pas lui-même habité par le « Malin génie », et l’acte créatif peut ainsi se produire dans « un éclair de génie ».Dépossession sans possession.

Au musée Rodin, je me souviens d’avoir senti «  ces étranges petites choses nouvelles » que Camille Claudel avait modelées, en onyx vert, «  ces petits riens accidentels, insignifiants » baptisés ainsi par Kierkegaard. C’était renversant ! Ce n’était certainement pas les « règles de l’art »  que je percevais dans son œuvre mais toute l’urgence que l’artiste avait exhalée, exprimée librement!

C’est hors de lui que le génie vibre et s’ex-pose dans le monde, par un acte et un geste inouïs, inédits, en dehors de toute forme innée ou acquise, au cœur de l’interstice, dans la brèche du temps.

Mais sait-on réellement ce qui se dessine ou se trame dans un esprit  « génial » ?

Du pont de vue de l’observateur, le travail du génie, facile, rapide, produit sans effort, pourrait s’apparenter aussi à un mauvais conte, digne de quelques  « ressentimenteux », en attente de gloriole ou de reconnaissance..

En effet, cet état d’esprit propre au spectateur, compris dans une acception somme toute très nietzschéenne, serait peut-être le signe de sa propre incapacité à vivre, à assumer ses journées de travail, et pour le coup, poser l’affirmation de son propre désir à vouloir « être » lui aussi un génie pour s’éviter de la peine, du labeur. L’idée de génie s’inscrirait alors dans cette tension où nous tenterions désespérément de placer le curseur, c’est à dire vers le pré-institutionnel, vers l’inné plutôt que vers l’acquis pour s’épargner de la peine. Dans cette optique, nous pourrions tous être des génies potentiels et douter pour le coup de l’existence réelle de cet être dit « à part »: le génie. Derechef, le génie ne serait pas celui qui serait dispensé de travailler mais celui qui effectuerait tout simplement les mêmes tâches différemment.

Pour parodier les Lumières, nous pourrions proposer cette invite :  Ose te servir de ce que tu vois, de ce que tu vis, de ce que tu sens.. et tu seras peut-être un génie.