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( Photo de Démocrite)

        La peau est une membrane, une enveloppe recouvrant notre corps, qui nous relie et nous sépare du monde, d’autrui également. La peau est marquée des signes de l’apparence par sa pigmentation, sa couleur et son grain. Elle est donc avant tout une surface d'inscription de notre état du corps, de notre état d’esprit aussi : joie de vivre ou dépression.

Quelques marqueurs du temps transforment cette membrane avec l’apparition des rides, de tâches brunes, de perte de la mélanine, d’autres marqueurs encore signalent quelques accidents ou déboires de la vie avec des cicatrices ou autres brûlures, enfin l’envie d’être plus et davantage persiste, c’est alors que l’on habille la peau par quelques tatouages, par quelque maquillage. Ces différentes mues, transformations, sont autant d’états vécus dans un espace temporel singulier celui de NOTRE existence.

Si nous nous arrêtons au plus près de cette observation, la peau reflète assurément le régime du corps, c'est-à-dire l’état de nos forces organiques, de nos humeurs, avec des modifications somme toute très apparentes de ses grains de chair. Elle est une matière vivante. En tant que telle, la peau serait donc davantage que la périphérie de notre être corporel, car elle est une surface poreuse, une surface trouée traversée par un aller- retour sensoriel : perçu-percevant, senti-sentant. Elle est un SAS, une frontière…

Nous l’avons dit, l’état de notre grain de peau « parle » pour nous car il fait signe vers autre chose que lui : vers un signifiant sans signifié, que l’on n’a pas clairement identifié. La peau comme surface d’impression, tel un texte qui s'écrit tout seul, trahit  nos émotions, nos sensations, notre bonne ou mauvaise santé également. Mais bien plus encore, la peau n’est pas une simple apparence qui enfermerait son dedans et se déroberait à son extérieur, elle constitue « NOTRE APPARAITRE »qui ne peut jamais s’appartenir en propre tant celui ci est exempt de toute préhension. Pour autant, il est infiniment précieux car il constitue notre structure fondamentale. Cet apparaître est au-delà ou en deçà de toute forme de dualisme classique de l’être et du phénomène, il oblitère et révèle notre être en creux : notre invisible visibilité, notre étrangère familiarité, notre propre altérité.

De ce point de vue, la peau est un tissu conjonctif poreux d’un intérieur et d’un extérieur qui empiètent l’un sur l’autre. Elle est un touchant-touché, figure inscrite en filigrane d’un entrecroisement du visible et de l’invisible. L’objet est dans le sujet qui est lui-même dans l’objet comme expression énigmatique au fond de ma propre subjectivité. La peau, oserais-je dire réside à la fois dans une proximité à soi d’un ici qui se touche, alors qu’elle est simultanément là-bas, dans la distance, ce qui est vu, vu comme l’autre de la chair.

Il y a un double mouvement qui manifeste l’objectivation et la subjectivation, un processus d’un mouvement du dehors vers le dedans et réciproquement. Ainsi peut-on parler du caractère vécu de l’immédiateté entre le sujet et l’objet, mais également d’une expérience singulière d’être-au-monde. J’insiste, la peau s’immisce dans le mode même d’être de mon relationnel avec le monde, avec les objets, avec autrui aussi.

Nous avons tous fait cette étrange expérience qui suit. Lorsque je touche, lorsque je frôle autrui, lorsque ma peau effleure sa peau, que se passe t-il ? Indescriptible. C’est un ravissement, un bouleversement des sens, une immersion dans un monde flottant vécu dans un entre-deux, la sensation aussi qu’un nouvel univers s’ouvre vers un espacement originaire, plus primitif, voire même illimité, car indéterminé.

De fait, dans ce qui nous apparaît comme étant une union dans cette rencontre avec l’autre, c'est en réalité une désunion que nous vivons, une réflexivité essentiellement inaccomplie, car à l’évidence les corps ne se touchent que dans l’écart qui les unit. La complétude n'est pas de mise.Peut-être pourrions nous nous interroger sur la nature de cet ouvert révélé par cette expressivité charnelle, par ce geste, par ce mouvement qui institue l’INTOUCHABLE à même de la peau. L’énigme reste entière.

Dans « L’idée fixe », Paul Valéry suggèrera que la profondeur de l’homme c’est la peau, tant il est vrai qu’à travers elle, le corps « sait des choses que nous ignorons». C’est la surface de la peau qui à la fois délimite le corps et voile l’intense activité de ses profondeurs. L’exploration est ouverte, c’est probablement un voyage de soi vers soi sans aucun port d’ancrage.