Sommes-nous seulement capables de regarder le monde, de voir dans sa plus belle évidence ce qui fait véritablement œuvre chez l’artiste ? Certaines peintures, celles de Cézanne par exemple émettent de drôle de vibrations au point que le tableau accroché sur le pan de mur disparaît et que d’un coup on se sent happé par la toile. J’ai presque envie de dire que « Je suis-au-mur, au cœur de l’antre pictural de l’artiste.

Cézanne supprime les bords, les contours, les points d’arrêts que le dessin hachure, que le langage tente de circonscrire sur les objets, sur la nature. Il lâche tous les outils de maitrise. D’aucuns diront : voilà une attitude suicidaire peut-être pour celui qui voulait atteindre la réalité et pourtant la chose même le consume, brûle au bout des doigts, au bout de ses pinceaux lavés, fatigués de mélanges chromatiques.

Sa palette, aux dix huit couleurs de prisme est celle des sensations, celle de sa lumière intérieure qui l’anime avec son chaos, ses doutes, ses chavirements. La vision se trouble parce qu’il ne s’agit plus de penser, il s’agit de voir et d’unir peut-être l’impossible : l’art et la nature, de peindre le mystère.

L’objet n’est plus une "res extensa", ses volumes, sa profondeur n’appartiennent plus à la géométrie, elle est au contraire ce qui suscite le plus de doute, de réserves comme un puits sans fond.La nature regarde l'artiste, circule dans ses veines, accélère, propulse son souffle, la tête tourne dans ce tourbillon insensé : illusion ou réalité ?

Et pourtant, la vibration des apparences, des tons, des odeurs, n’est-elle pas le berceau des choses comme le véritable éveil de l’expérience perceptive ?