enfant

Toulouse Le Mirail, fin des années 80, le bac en poche, me voilà étudiante à l’UFR de philosophie. Toutes ces déclinaisons de matières auxquelles il faut s’inscrire m’impressionnent : épistémologie de la physique, philosophie morale, philosophie politique, philosophie anglaise, un autre nom bizarre de matière totalement inconnue : la phénoménologie ??? Diable ! Si on m’avait dit tout cela auparavant, j’aurais réfléchi à deux fois avant de m’inscrire.

 Moi, je voulais juste rencontrer des gens qui me ressemblaient, qui se posaient les mêmes questions comme : l’existence a-t-elle un sens, ou allons nous dans cet univers toujours en expansion, comment se fait il que des guerres persistent et pourquoi les hommes se regardent-ils toujours en chien de faïence ?

Et puis, écrire oui écrire, cet exercice m’a toujours soulevé, m’a toujours procuré des sensations fortes, des tourbillons insensés d’oubli du monde, brève libération de la présence intempestive de ces gens qui vous parlent de tout sauf de sujets essentiels. Je n’ai pas de temps à perdre, il me faut des réponses, je dois savoir, je veux comprendre où va le monde, hum et moi avec…

Kant est au programme, Hans Jonas, les œuvres logiques de Platon que je découvre littéralement et puis Heidegger et Merleau-Ponty, mais qui sont tous ces gens, tous ces philosophes, qui me dit-on, se posèrent eux aussi beaucoup de questions.

 Sur le mur de briques, l’emploi du temps est donné. Je note entre autre, trois heures de phénoménologie chaque mardi matin : « aïe ! » me dis-je, qu’est-ce donc que cela ? Vais-je tenir le coup ?

Le jour venu, je me fais discrète au fond de la classe près de cette grande baie vitrée, baignée de lumière qui donnait sur un carré de verdure et d’arbustes, quelques oiseaux sautillaient et chantaient leurs amours.

Personne ne me voyait, j'étais sereine, absente du monde des humains mais terriblement présente à la lecture d’extraits de la Phénoménologie de la perception : œuvre majeure de M.Merleau.Ponty.

J’ouvrais mon cahier, j’écoutais cette petite dame rousse aux grands yeux bleus, à la voix douce, un peu hésitante par moment, elle nous parlait de l’œuvre d’art chez Merleau Ponty, de l’étincelle du « senti-sentant », de l’odeur des couleurs que le peintre rend en peinture, du nécessaire désœuvrement de l’œuvre pour qu’elle soit réellement perçue par l’AMATEUR d’art.

Je peignais à l’encre bleue sur une double page ce drôle de nom de philosophe Merleau (Ponty), presque « œnologique » qui allait occuper tout notre premier trimestre.

Je ne prends pas de notes, je n’ai jamais su le faire, juste des citations çà et là qui me parlent, qui éveillent en moi des bouleversements, des chavirements.Je décore mes titres de cours, mes lettres redessinées, ourlées, ombrées accompagnent mes pensées. Tous mes compagnons de fortune sont penchés sur leur pupitre, ils écrivent, écrivent tout ce que dit notre professeure.Je les observe un instant, je m’interroge, j’hésite et s’ils avaient raison, pour réussir il faut tout prendre, tout noter, surtout ne rien manquer.

Rien à faire,  je ne peux pas, ce n’est pas moi je suis ailleurs. Je me sens traversée pas les paroles de l’auteur comme une belle évidence, c’est cela oui, c’est exactement cela, pensais-je. Il a trouvé les mots JUSTES. Il sait voir une œuvre.

La fin des cours sonne : trois heures que je suis assise, il me faut attendre le mardi de la semaine prochaine pour connaître la suite. L’attente va être longue.D’ici là, j’irai à cette belle librairie qui résonne comme un doux oxymore : «  Ombres blanches » : Merleau-Ponty, Bachelard m’attendent, plus tard Husserl, Hobbes et Heidegger, avec celle également qui me donna beaucoup à penser et surtout des raisons de vivre encore un petit peu, au delà de mes vingt deux printemps : Hannah Arendt.

Je connais trop bien cette sensation, où par habitude, par précaution, je m’absente du monde. Cela nourrit, certes mon imaginaire, mais cela protège aussi ma chère (chair aussi) petite âme, qui pendant des années demandait juste à vivre… en se tenant hors d’atteinte.