Thomas_Hobbes_Léviathan

Voici quelques années, je me suis risquée dans la vie politique locale par ce qui me semblait être un pur hasard. En effet, le premier édile cherchait alors des personnes disponibles sur sa commune pour compléter sa liste électorale. J’hésitais, ne sachant pas en quoi consistait cette « tâche » difficile d’élu local.

L’insistance du Maire en question finit par me convaincre que je pouvais être très utile à la gestion des affaires communales. J’étais assez perplexe et ce, d’autant plus que l’univers politique me paraissait opaque, complexe et surtout fait pour les autres. Ce que je ressentais à l’époque, c’était mon inaptitude à franchir le pas, le cap vers ce monde de requins.

Après tout, j’étais juste une petite apprentie philosophe qui avait travaillé en philosophie politique pour tenter de creuser le bien-fondé, la légitimité du régime démocratique.

Ironie du sort, on me demandait d’aller me frotter à la réalité du tumulte politique et des passions humaines. J’avais mon petit Thomas Hobbes (et son De Homine ) en poche, Aristote, Hannah Arendt et Tocqueville qui m’avaient donné quelques idées sur la question. Jean Terrel, mon directeur de DEA me félicitait d’avoir l’extraordinaire opportunité d’allier la théorie à la pratique. Le challenge était de taille.

Les élections se passent et à ma grande surprise, je me retrouve Maire-adjointe : l’horreur absolue ! J’avais pris l’habitude d’être transparente, discrète et de passer inaperçue. J’étais venue juste pour voir de loin les affaires de la cité avec une implication somme toute très minimaliste.

Impossible de me cacher ou de me glisser sous la table. J’étais prise au piège du jeu électoral qui m’avait placée troisième sur vingt-sept élus. Ce poste m’obligeait à choisir une présidence de commission, mais laquelle ? Par défaut, je pris la responsabilité « des affaires scolaires » ou si l’on préfère l’Education en sus de toutes les autres commissions auxquelles je devais également participer. Ce fût une expérience difficile car très chronophage..

A chaque conseil municipal, j’avais l’impression d’être au sein d’une agora. J’observais l’ensemble des élus, tous fiers d’être dans cette majorité municipale (à laquelle au fond je n’appartenais pas). Les plus courageux et aguerris, prenaient la parole pour défendre la position du Maire et enfoncer le clou. Au fil du mandat, il m’était devenu impossible de me taire. Je m’opposais farouchement à des prises de parole sur des dossiers importants pour nos concitoyens. L’urbanisme, les finances publiques, l’aménagement du territoire, l’éducation, m’apparaissaient comme des sujets si peu familiers que je devais apprendre tous les tenants et les aboutissants pour me glisser avec habileté dans ces nouveaux domaines de compétences. Il s’agissait d’être efficace, tout en faisant face aux lions lâchés dans l’arène.

Je réalisais à quel point Hobbes avait raison concernant toute son anthropologie politique. Sa modernité était flagrante. Pourquoi la coordination entre les hommes qui devrait avoir en politique des intérêts semblables en vue du bien commun, échoue-t-elle aussi tragiquement ?

Il semblerait que nous soyons dans l’incapacité de créer une coordination mixte entre les citoyens d’une part, et d’autre part avec les gouvernants. De ce désaccord ou dysfonctionnement fondamental, les plus grands maux naissent et prêtent le flanc aux plus vils instincts.

Que manque-t-il aux politiques pour que le pacte sous-jacent à la finalité de la gestion des affaires communes fonctionne ?

Quel est ce renoncement qui ne dit pas son nom auquel les hommes s’agrippent désespérément et qui participe à l’inanité du politique ?